Newsletter · Conseil n°30

Le rough, tellement utile !

par Thierry Mary

Le rough : un outil dont on vous parle très régulièrement, particulièrement essentiel dans la composition et la création d'images.

Si vous négligez l'étape du Rough (oui, j'ai mis une majuscule parce que c'est important), vous allez perdre des opportunités, limiter vos possibilités de faire des images qui serviront au mieux votre récit, ce que vous avez envie de dire et de transmettre au lecteur.

Ici, nous allons nous focaliser sur les cadrages, mais évidemment, l'étape du Rough ne se limite pas au cadrage.

Essayons de trouver le meilleur cadrage pour illustrer cette phrase :

« Un homme est devant l'entrée d'un tunnel ferroviaire abandonné »

La première idée

Voici la première idée, c'est sans doute celle qui est la plus partagée. Généralement, la première idée que nous avons est celle que tout le monde a — et du coup, elle manque un peu d'originalité.

Rough : un homme vu de dos, au loin, devant l'entrée d'un tunnel ferroviaire

Mais à partir de cette image, nous allons pouvoir explorer d'autres pistes en jouant avec la caméra, c'est-à-dire avec l'œil du lecteur.

On rapproche la caméra

Par exemple, en rapprochant la caméra et en ajoutant une légère contre-plongée. Ce qui donne cette image.

Rough : le personnage au premier plan, le tunnel en légère contre-plongée occupe toute l'image

Un tunnel plus impressionnant, plus inquiétant : le ressenti du lecteur sera différent devant cette version de la scène.

Vue en plongée

Continuons à jouer avec la caméra ; cette fois-ci, elle est en hauteur, avec une vue en plongée.

Rough : vue en plongée sur les rails, le personnage petit, le tunnel en haut

Le ressenti devant cette version est plus neutre ; elle respecte la description demandée sans apporter grand-chose. Pas sûr que le lecteur soit très impacté par cette image — en tout cas, elle est moins efficace que la version précédente.

Au niveau du personnage

On bouge encore une fois la caméra pour la mettre plus bas : on redescend et on se met au niveau du personnage.

Rough : le personnage vu de profil à hauteur d'homme, le tunnel à droite entre les arbres

Ici, nous sommes toujours dans quelque chose d'assez neutre, plus théâtral ; peut-être que le côté circonspect du personnage est intéressant.

Le contrechamp

Il est temps de changer de point de vue, de façon un peu plus radicale, en se mettant dans le tunnel — soit le contrechamp de la première proposition.

Rough : vue depuis l'intérieur sombre du tunnel, le personnage à contre-jour dans l'ouverture

Ce cadrage permet d'appuyer un peu le côté sombre du tunnel. Rapprochons-nous du visage du personnage.

Rough : gros plan sur le personnage à contre-jour, vu depuis le tunnel

Pour une fois, on voit le personnage et son expression, qui peut communiquer au lecteur son ressenti. Par contre, le tunnel a pratiquement disparu, bien que l'on sente encore suffisamment sa présence.

Une dernière proposition

Rough : caméra au ras du sol, entre les jambes du personnage, le tunnel au fond

Dans cette version, on se la joue western : le personnage va devoir affronter le tunnel, et l'œil du lecteur a été placé pratiquement au niveau du sol.

Pourquoi le faire à cette étape

Il serait possible de multiplier les propositions, les versions, les approches de ce cadrage ; c'est pourquoi il est important de le faire à cette étape de la création. Il ne faut pas attendre d'avoir fini une image pour se poser la question de la pertinence du cadrage, au risque de devoir tout reprendre du début.

Quand on commence, on ne maîtrise pas encore suffisamment son écriture narrative, c'est-à-dire sa manière de cadrer, de mettre en scène. Il faut trouver son propre style et le cadrage qui correspond à ce que l'on souhaite transmettre, que ce soit au niveau des informations, de l'ambiance, des enjeux. Au fil du temps, avec l'expérience, les choses deviennent plus fluides, plus instinctives ; l'auteur se posera moins de questions. Mais dans un premier temps, il est inutile d'essayer d'échapper à l'étape du Rough.

Thierry